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les Rencontres d’Arles consacrent une exposition aux images du Sphinx de Gizeh. Une histoire du monument et du médium

Il est planté là depuis près de 5000 ans. Parfois du sable jusqu’au cou, parfois non. Contraint d’observer les humains défiler à ses pieds, les soldats puis les touristes lui grimper sur les épaules. Photographié des millions de fois depuis que le médium existe. Le sphinx de Gizeh est l’objet de multiples passions, dont celle de Wouter Deruytter, artiste belge établi aux Etats-Unis. L’homme possède quelque 4000 tirages de la bête; les Rencontres photographiques d’Arles en présentent 200.

Au départ, ce sont des gravures, des cartes ou des illustrations du XVIIe au XIXe siècle. Le sphinx y figure au milieu des pyramides de Gizeh, dont le nombre atteint souvent la dizaine. Une peinture montre Napoléon arrivant devant la créature au nez cassé, preuve irréfutable que le crime n’est pas le fait des Français; on les a pourtant longtemps accusés. Puis apparaissent les premières photographies, datées des années 1860. La statue est ensablée. Quelques décennies plus tard, on la dégage pour découvrir entre ses pattes «la stèle du rêve», pierre gravée témoignant d’au moins un autre désensablement, au début du règne de Thoutmôsis IV.

Au premier coup d’œil, le sphinx semble photographié de manière toujours plus ou moins identique – pyramides en arrière-plan, chameau à côté… – et ce sont les tirages qui datent le cliché. Les plus anciens, sur papier salé ou albuminé, se déploient en monochromes marron ou rosâtres. Plus tard viendra le noir et blanc. Ils sont d’abord monumentaux, puis miniatures, avant de repasser au format tableau. C’est une histoire de la photographie qui se raconte ici, dont l’unique modèle permet de mieux cerner l’évolution. «Monter une telle exposition est un défi curatorial, explique la commissaire Luce Lebart. D’abord, les images paraissent toutes un peu les mêmes. Puis l’on s’aperçoit, au-delà des différences de techniques, des multiples variations dans la composition et de certaines occurrences: par exemple, le sphinx est presque toujours photographié de face ou de profil, plus souvent de profil gauche, avec les pyramides autour de lui.» Sur le mur, une pyramide de tirages, justement, datés de diverses époques, joue de cette répétition de vues. Des cartes postales colorisées confèrent un côté un peu psychédélique à l’animal.

Mais surtout, on pose avec le sphinx, et ces portraits constituent la partie la plus intéressante de l’exposition. Explorateurs d’abord, soldats ensuite, éditeurs de cartes postales, puis touristes se pressent autour du grand chat. Les premiers s’installent sur sa tête, triomphants. Les suivants entourent son visage, lui dessinent un collier, s’appuient sur ses épaules. Les soldats le recouvrent presque entièrement. Puis les photographes ambulants disposent les voyageurs assez loin devant, souvent à dos de camélidé. «Ces images racontent aussi l’évolution des moyens de transport, s’enthousiasme Luce Lebart. On voit d’abord les gens sur des chameaux, puis des ânes, ensuite des vélos. Il y a même une Fiat puis un avion!» Sur un cliché de 1920, le sphinx semble observer un biplan traverser le ciel. «Les voyageurs changent aussi; aux égyptologues et aux écrivains succèdent les familles puis les couples en voyage de noces.» Elégantes en chapeau cloche aux côtés de précieux en chapeau colonial.

La collection de Wouter Deruytter, malheureusement, s’arrête aux années 1940 et c’est la frustration de cette exposition; on aurait aimé voir les portraits de la seconde moitié du XXe siècle, les couleurs des époques, les selfies d’aujourd’hui. Des images forcément différentes, puisque le sphinx est désormais rendu inaccessible par un dispositif de sécurité.

L’exposition se termine par quelques rares clichés de la tête du sphinx prise par-derrière, ce «champignon», cette «vieille souche d’olivier» décrite par Théophile Gautier. Puis viennent quelques grands tirages en noir et blanc réalisés par Wouter Deruytter lui-même. Où l’animal est montré sous des angles méconnus: une patte, monumentale, sa queue et même le trou situé à son arrière-train, dans lequel le photographe a pu se glisser. Vertige du collectionneur pénétrant à l’intérieur de l’objet même de sa collection.

Souvenirs du sphinx ,
jusqu’au 6 septembre au Musée départemental de l’Arles antique, Rencontres photographiques d’Arles. Catalogue aux Editions Poursuite.

Caroline Stevan

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/c0c2fc72-2f01-11e5-903f-511fc5349148/Le_Sphinx_une_muse_f%C3%A9line_au_nez_cass%C3%A9

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